Etre et rester insoumis ( 1 )

Publié le par Jean Dornac

Par Jean Dornac

 

Voici la première partie d’un article que je pensais, initialement, publier sur www.non-violence.com. Mais à la réflexion, sa place est plutôt ici, car la majorité des cas que nous présentons sur ce blog concerne des gens qui, sous une forme ou une autre, refusent de se soumettre… J. D. 

 

 

Depuis fort longtemps, je me demande pour quelles raisons le monde va si mal et ceci depuis toujours… On pourrait penser qu’il s’agit d’une raison spirituelle, genre « diable » à l’œuvre selon ce qu’en disent les écritures, ici ou là… On pourrait penser encore que c’est « dans la nature de l’homme » à la fois d’être violent et incorrigible… On pourrait, toujours, penser qu’il s’agit d’une sorte de « fatalité de la condition humaine » encore trop liée à son animalité originelle… Mais tout cela me semble bien puéril, bien trop facile et bien court comme explications…

 

Le tort majeur : l’obéissance aveugle

 

Affirmer cela, de cette façon, peut sembler léger. Pourtant, depuis la nuit des temps, sans aucun doute, l’immense masse des peuples se contente d’obéir à quelques individus qui s’autoproclament bien rapidement « les élites », quelles soient tribales, d’origines prétendument « nobles » ou encore issues des études ou des élections. Je ne fais nulles différences à ce niveau-là, car le pouvoir, quel que soit son niveau, du plus petit au plus grand, produit, sauf très rarissimes exceptions, la même catastrophe. Qu’ils soient tribaux, nobles ou élus, qu’importe, le schéma de fonctionnement de la pensée de ces soi-disantes élites est toujours le même ; il n’y a rien de nouveau sous le soleil, tant à l’est, au nord, au sud ou à l’ouest. Il n’y a rien de nouveau, qu’il s’agisse de dirigeants de pays riches ou de pays pauvres…

 

Le pouvoir, qu’on l’accepte ou non, conduit à la volonté de dominer les peuples, tous les individus appartenant à un pays, quel qu’il soit.

 

Etienne de La Boétie l’écrivait déjà en 1576 avec son célèbre texte de « La servitude volontaire ». Je suis intimement persuadé que le monde ne changera pas, qu’il ira, et très vite désormais, à sa perte, si nous ne comprenons pas, nous les citoyens des peuples de la planète, pourquoi nous plions, toujours, l’échine devant ceux qui prétendent être l’élite.

 

Sur l’obéissance :

 

Mais pourquoi donc, en masse, obéissons-nous aux pouvoirs qui nous dirigent ? On peut essayer de comprendre le schéma qui nous mène à l’obéissance quasi aveugle, hormis quelques velléités de résistance ou de changements. S’il n’est pas le seul à avoir développé sa réflexion sur le sujet, il n’en reste pas moins que c’est chez Jiddu Krishnamurti[1] que j’ai trouvé la meilleure et plus forte explication de cette aberration typiquement humaine.

 

La première chose que l’on peut constater dans ce drame spécifique à l’humain, puisqu’il est le seul être vivant sur la planète à s’organiser en sociétés régies par des lois issues de sa seule pensée, pensée le plus souvent très éloignée de la réalité fondamentale de ce qu’est la vie, c’est que nous sommes tous, continuellement, programmés. La pensée, spécificité humaine, comporte la mémoire. Or, la mémoire est une chose imparfaite qui nous mène à répéter, sans cesse, les mêmes erreurs, les mêmes dérives puisqu’elle barre la route à toute nouveauté vraie. Pour atteindre la nouveauté, il nous faut faire abstraction de la mémoire comme moteur de la pensée. Ce n’est pas évident[2]… Il faut le savoir, il faut le vouloir, et bien peu d’humains se posent simplement la question. L’humain préfère rester sur ses habitudes, la mémoire du passé, les traditions, la violence, les schémas tout faits qui, un jour, ont fonctionné. Mais ce qui, hier, fonctionnait dans un contexte donné, n’a pratiquement aucune chance de fonctionner aujourd’hui ou demain, dans un contexte tout autre qui, lui, est une nouveauté vraie. Il y a donc continuellement décalage entre une situation réelle et la réponse que nous donnons au travers de notre mémoire.

 

C’est, là, l’un des drames de l’humain : Vouloir trouver des solutions à des problèmes vraiment nouveaux avec des recettes du passé, des recettes nécessairement dépassées. C’est, à mon sens, l’une des raisons majeures de l’échec permanent de politiques prétendument nouvelles, tout comme des actions syndicales, grèves ou manifestations, pour ne prendre que ces deux exemples.

 

La programmation…

 

Comment sommes-nous programmés ? Il y a tant de façons pour nous préparer à obéir tout au long de notre vie… Les traditions familiales, fruits du souvenir des peurs ancestrales qui s’accumulent de génération en génération, avec, sans cesse répétée, la notion du devoir d’obéir. C’est terrible de devoir le dire, mais c’est la programmation la plus radicale notamment lorsque les parents aiment leurs enfants et que, ceux-ci le comprenant, ils ne peuvent que faire confiance de façon aveugle. Il y a aussi, bien évidemment, les traditions religieuses qui produisent le même effet, notamment en s’appuyant sur la peur, par exemple l’enfer pour les chrétiens ; l’école par ses programmes qui relaient les connaissances accumulées au fil des siècles, certes nécessaires, mais qui ne préparent guère à la découverte du « vrai, c’est-à-dire, de ce qui est3 et du neuf » ; les médias avec la télévision qui est un instrument presque parfait de programmation des cerveaux de citoyens, que ce soit pour les rendre prisonniers de l’esprit de consommation ou de la volonté politique des dirigeants.

 

Pour que cette programmation fonctionne, on introduit les valeurs de jugement. Le problème, c’est que ces valeurs n’ont rien d’universel et n’existent qu’en fonction de la culture d’un pays donné et des intérêts de ceux qui le dirigent. Lorsque je dis « les intérêts », je ne pense pas, bien sûr, qu’aux fortunes amassées, mais bien plus à la volonté d’acquérir le pouvoir et à le conserver pour soi-même ou pour les suivants appartenant à la même caste, familiale ou intellectuelle. Pour conserver un tel privilège, il faut dominer le peuple, en tout premier lieu. Il faut aussi lui inventer des ennemis pouvant, potentiellement, mettre en danger la nation. Tragique ciment des nations… Il faut encore lui inculquer, sans cesse, la peur pour qu’il obéisse en tout, sans se poser de questions, comme s’il était naturel qu’un être fait pour la liberté demande lui-même qu’on lui pose des chaînes…

 

Posez-vous les questions suivantes pour comprendre ce que je veux dire :

-         Pourquoi les poètes sont-ils si souvent pourchassés, persécutés ?

-         Pourquoi tant de journalistes sont, chaque année, tués ou emprisonnés ?

-         Pourquoi les programmes scolaires sont-ils le plus souvent dictés par les pouvoirs ?

-         Pourquoi met-on en avant, sans cesse, l’importance de la nation, plutôt que l’intérêt de l’humanité entière ?

-         Pourquoi tient-on tant aux frontières ?

-         Pourquoi accorde-t-on tant d’importance à la notion de nationalité, comme si une nation était plus importante qu’une autre ?

-         Etc.

 

La réponse ne vous semble-t-elle pas évidente ? Tout cela ressort de la programmation nécessaire pour tenir les peuples en laisse ! Et, quoi qu’on en dise, cela ne date pas d’aujourd’hui, non, c’est de tout temps que l’homme fonctionne ainsi. C’est toujours la recherche du pouvoir par de petits groupes sur l’immensité de l’humanité et la volonté de le conserver. L’idéologie d’une époque donnée, le capitalisme actuellement, n’a que peu d’importance ou d’influence. C’est la volonté de dominer qui est la première cause de la programmation des peuples, depuis toujours, depuis les tribus jusqu’aux Nations modernes en passant par les empires ou la royauté.

 

Les gens de pouvoir ne sont pas différents de nous tous, mais ils ne sont pas différents de leurs prédécesseurs non plus. Pour eux aussi, la pensée fonctionne de la même manière, c’est-à-dire sur la mémoire, la transformation de la réalité en fruit de la pensée, mais en y ajoutant un fort goût d’intérêts personnels et, plus encore, un ego hypertrophié.

 

(à suivre)



[1] personnage historique – Inde - date de naissance : 1885, date de décès : 1986 - philosophe, sociologue, anthropologue...

[2] d’autant que la mémoire est nécessaire en bien des domaines et permet, parfois, mais rarement, de ne pas recommencer certaines erreurs.

3 « ce qui est » signifie la réalité, celle qui ne dépend pas de nous, celle dont notre pensée n’est pas responsable, comme la nature, comme la vie. C’est la différence avec notre pensée qui traduit et transforme la réalité en fonction de notre mémoire notamment.

 

Publié dans Réflexions...

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Catherine Declis 29/01/2009 09:50

Merci Jean pour ce premier article

Il me semble intéressant que d’entendre le mot d’insoumission n’engendrant pas automatiquement, comme il est coutume de l’associer un peu rapidement à de la rébellion ou de la violence
Les circuits de la pensée tels qu’ils sont institués ont une tendance à faire se rapprocher et étiqueter des états d’être qui ne sont en rien aussi faciles à vivre et exprimer sans susciter des réactions qui bien souvent ne sont que fruits de réflexions personnelles elles-mêmes conditionnées

Schématiquement, il serait presque bon qu’un Tout se fige quelques instants afin d’en prendre une photographie globale mettant en relief dans le cœur de chacun ce qui est offert à vivre à chacun en un Tout dont il est partie infime en Monde du vivant et dont chaque particule n’est qu’élément interdépendant

Tenter de tendre à tenter redonner un meilleur sens à ce qui est offert à vivre à chacun se doit de passer par une transformation interne dont chacun n’a pas toujours ni le temps ni les moyens de le faire, tout simplement car ceci ne semble pas avoir pris place en perspective possible d’un mieux être et vivre dont chacun a naturellement droit

S’il est une notion essentielle d’autorité à exercer, de conscience et vigilance, de responsabilité et nécessité, elle n’a lieu d’exister en priorité qu’en soi et par soi avant que de prétendre pouvoir être donnée vers des situations nécessitant d’en avoir recours en vue de réajuster ce qui a besoin de l’être, car rien n’est malheureusement parfait, sinon la voie du cœur lorsque celle-ci est purement ouverte

L’égo est un vaste domaine dont les coins et recoins ne manquent pas de pièges pour une fois encore s’apercevoir que si une situation simple en devient compliquée, il n’est que l’égo qui en soit l’acteur majeur

Prétendre s’être totalement débarrassé de l’égo peut aussi être un piège de l’égo pour rayonner de pouvoir qui éloigne tout autant de la justesse de coeur

Il n’est pas question là d’en passer par encore plus de violence en vue d’améliorer ce qui peut encore l’être, simplement oser s’arrêter un instant et regarder en quel processus de destruction l’homme, tous les hommes, se sont engouffrés par manque de réflexion et aussi éloignement du naturel pour des tendances de plus en plus artificielles et superficielles sur lesquelles il s’appuie illusoirement afin d’asseoir sa perception de ce pour quoi il passe sur la terre comme passent tous les gens, vivants, tout simplement

…/…

Bonne journée pour toutes et tous,

Catherine.

Jean Dornac 29/01/2009 17:48


Tu as bien senti, chère Catherine dans quel sens je voulais aller. Tu le verras au cours des suites qui viendront s'ajouter, probablement au rythme d'un texte tous les trois jours...